Je suis né dans une famille ouvrière catholique non pratiquante mais soucieuse des traditions et de mon éducation religieuse. Du catéchisme, j’ai gardé jusqu’au service militaire l’idée d’un dieu créateur qui punit, récompense et protège.
J’étais un enfant docile, paisible, accordant importance aux symboles religieux.
Ma mère est tombée gravement malade quand j’avais 15 ans ; mes prières n’ont pas pu empêcher son décès. J’ai dû interrompre mes études et entrer en apprentissage.
Le temps du service militaire (obligatoire à l’époque) est venu. Il coïncidait malheureusement avec la guerre de décolonisation de l’Algérie. Je me suis retrouvé dans les Djebels des montagnes algériennes, une arme à la main pour combattre des gens qui luttaient pour leur indépendance.
Quand des aumôniers catholiques et protestants venaient périodiquement bénir nos armes en nous exhortant au combat, ce fut le déclic ! Comment des hommes d’Eglise pouvaient-ils enfreindre le message de Jésus qui nous dit : « Tu ne tueras point. » ?
Cette question m’a taraudé pendant les 28 mois à entretenir et déminer les pistes opérationnelles ; 28 mois d’angoisse permanente à redouter de tomber dans une embuscade, à craindre de devoir tuer ou d’être tué ; 28 mois à prier et à embrasser ma médaille de Sainte Thérèse de Lisieux.
Je suis rentré au foyer complètement déboussolé par l’horreur de la guerre, soulagé de ne pas avoir de sang sur les mains, avec une seule question dans la tête : « Et Dieu dans tout ça ? ».
De retour à la vie civile, un collègue de travail, témoin de Jéhovah, m’a parlé de pacifisme, de son refus de porter l’uniforme et les armes. En tant qu’objecteur de conscience par conviction religieuse, il devait être incarcéré lors de la prochaine conscription. Son choix courageux m’ a interpellé ; c’est pourquoi j’ai accepté sa proposition d’étude biblique. Après plus de deux ans d’étude et de pratique, j’ai adhéré à la Société des Témoins de Jéhovah.
J’appréciais chez eux leur fraternité, leur prise de position pour la non-violence et le refus de la guerre, mais au bout de plusieurs années, leur prétention de détenir le monopole de la Vérité et leur lecture fondamentaliste des Ecritures me sont devenues insupportables !
C’est un professeur de philosophie, rencontré lors d’une de mes prédications, qui m’a ouvert les yeux sur cet endoctrinement. Il possédait trois traductions de la Bible : en hébreu, grec et latin. De par la connaissance de ces langues, il a pu me faire observer nombre de contradictions.
J’ai pris alors la décision de quitter cette organisation. Ça ne m’a pas été facile ; j’avais l’impression de perdre une famille, mais je sentais bien que cette voie ne me convenait plus.
Je me suis alors plongé dans les livres pour combler le vide créé en moi par cet abandon. Tolstoï, Gandhi, Martin Luther king, Lanza del Vasto, Albert Schweitzer, Théodore Monod sont devenus mes guides spirituels, sans oublier Jean Gauchon, secrétaire de l’Union Pacifiste et avocat bénévole des objecteurs de conscience ; plus tard, Spinoza.
Je me suis abonné à la revue mensuelle « Evangile et Liberté » du Protestantisme libéral.
Toutes ces lectures m’ont considérablement aidé à progresser sur mon chemin spirituel.
Curieusement, c’est finalement par la musique que j’ai découvert les Quakers.
J’écoutais les chansons engagées de Joan Baez et, lors d’un reportage sur cette militante pacifiste, j’ai appris qu’elle était Quaker.
Les Quakers, qui étaient-ils ?
En cherchant dans la collection « Maîtres spirituels » aux éditions du Seuil, j’ai trouvé le livre d’Henry Van Etten : « George Fox et les Quakers » ; j’avais ainsi la réponse à ma question.
Mon premier contact avec la Société des Amis fin des années soixante-dix a eu lieu à Paris, rue de Vaugirard, lors d’un culte. La secrétaire Marie-Louise Schaub m’a accueilli chaleureusement. Pendant le silence, je me suis détendu peu à peu. L’échange verbal qui a suivi m’a rassuré. L’esprit d’ouverture des Quakers, l’absence de dogmes, de rites, de hiérarchie et leurs valeurs qui correspondaient aux miennes dissipèrent la crainte de me retrouver à nouveau dans un mouvement sectaire. Ce nouveau bien-être m’a donné l’envie de poursuivre ce chemin.
Les assemblées annuelles au Château de Charbonnières m’ont donné l’occasion de rencontrer de nombreux Amis (voir Lettre des Amis de décembre 2020 – page 8). Ces réunions m’ont appris beaucoup et m’ont conforté dans mon choix.
Avec des Quakers du groupe de Paris, j’ai eu l’occasion d’être un maillon de la longue chaîne pour la Paix organisée le long de la Seine. Je me suis également joint à eux pour faire circuler des pétitions en faveur d’objecteurs de conscience.
Au début des années quatre-vingt, je suis devenu membre de la Société religieuse des Amis ayant enfin trouvé le chemin qui me correspondait.
Vu le peu d’actions concrètes possibles pour les Amis isolés dont je fais partie actuellement, je m’efforce surtout de vivre mon quakerisme au quotidien.
A propos de la photo :
En 1959, j'ai 24 ans. Je conduis la jeep de mon lieutenant dans les Djebels d'Algérie. Les gamins du village proche de notre campement aiment faire parfois un tour avec nous; un tout petit tour car le danger est toujours là, mais les enfants n'en sont pas conscients.
Pour moi, c'est un moment de paix dans cette guerre absurde, comme toutes les guerres.
Daniel Huot - 2026